QUAND ON TRAVERSE LES PYRÉNÉES

Les Pyrénées ont toujours été un endroit inconnu pour ceux qui se sont vus obligés de les traverser. Paulí de Nola, un romain issu d’une famille aisée qui les a traversées, il en a parlé comme des lieux incultes où l’on ignorait toute loi. Cette vision ne fait que refléter une connaissance nourrie par des traditions orales et des légendes fantastiques de gens qui ne les connaissent pas, tel le dragon que l’an 1285 a tué Pere II quand il montait au Canigou, ou même la fameuse Brèche de Roland, à Ordesa, ouverte par le cavalier carolingien tandis qu’il fuyait les sarrasins, quand se voyant encerclé par un vaste mur, il a décidé de se frayer un chemin avec son épée, tout en générant l’un des sites les plus spectaculaires des Pyrénées.
Ce qui est évident c’est que traverser les Pyrénées devient toujours un pari. Même aujourd’hui, quand beaucoup de monde les croise par plaisir, le pari persiste, soit pour suivre le GR-11, connaître quelques refuges de montagne, escalader des sommets, etc. Tout au long de l‘histoire ce pari a été très varié et il a graduellement généré une avalanche de sentiments et de sensations différentes. Pendant la reculade du 1939 les sentiments étaient de désespoir par la fuite, mais aussi d’espoir pour l‘arrivée en France; désenchantement par l’incertitude immédiate, mais confiance au retour; désir de retrouver enfin le calme, mais aussi la peur, face à l’éclat imminent de la IIe guerre mondiale.
À présent, depuis 2008, grâce à la perspective et sans oublier tous ces gens qui tout au long de l’histoire n’ont pas cessé de traverser les Pyrénées, on a envie de remémorer et imaginer les sentiments et les sensations de ces milliers et milliers de personnes qui, par des circonstances très variées, n’ont jamais cessé de les traverser. On fait souvent la réflexion suivante: quelles seraient leurs pensées à la découverte de la pyramide du Costabona? Ou bien, quelle sensation l’image superbe du Canigou devait-elle éveiller? Pour la plupart, ces montagnes étaient des images passagères, des camarades temporaires d’un long chemin, et c’est tout. Mais, bien sûr, elles laisseraient un souvenir et quelques sensations: dureté du chemin, immensité, curiosité ou beauté. Bien souvent elles inspireraient de la crainte et leur vision serait accompagnée de légendes de dragons, de sorcières ou de géants. Qui sait! Et pourtant, seulement pourrait nous l’expliquer un témoin direct et, comme les livres d’histoire ne s’occupent que de choses bien plus “glorieuses”, nous ne pourrons jamais le savoir. Pourtant il nous restera toujours la possibilité d’imaginer ce qu’ils pouvaient penser.
Quand il s’agit de traverser les Pyrénées il existe toujours un leit motif principal. Parfois ils sont traversés par des armées en campagne et ils deviennent alors un pari technique, c’est-à-dire, une barrière incommode qu’il faut croiser le plus vite possible. C’est le cas d’Hanníbal, chef carthaginois qui pendant la deuxième guerre punique a essayé de surprendre les romains en les attaquant au Nord de l’Italie dès Hispania. Leur projet été audacieux, car il fallait traverser deux grands fleuves (Èbre et Rhône) et deux grandes chaînes (Pyrénées et Alpes). Il conduisait une armée puissante, avec des éléphants qui imposaient, et il est possible –bien que peu probable- qu’il ait croisé par le Col d’Ares. Sans doute le souci d’Hanníbal et de ses soldats c’était réussir du fourrage pour les éléphants et les chevaux, veiller à ce qu’aucune tribu ibérique ne leur fasse une attaque surprise et se renseigner sur l’endroit où passer la nuit. Les émotions du général carthaginois, bien jeune à l’époque, seraient toutes pleines de désirs de gloire et réputation, ainsi que l’envie de vengeance contre une Rome qu’il haïssait profondément.
Plus tard, quand l’Empire Romain était en décadence, les barbares ont commencé à attaquer. Hispania était considérée une terre très riche et, provenant du nord, beaucoup de tribus comme celle des alans ont essayé d’y arriver, mais il fallait traverser d’abord des Pyrénées, qui devenaient pour eux une entreprise bien plus facile, car les romains avaient construit beaucoup de voies partout dans l’Empire. Au col d’Ares, par exemple il y avait la voie «vallespirane». Pour ces guerriers du nord, les Pyrénées étaient une porte d’accès à une terre qu’ils voulaient saccager. Un sentiment d’émotion plein de l’envie d’arriver inondait sans doute le coeur de ces guerriers.
D’autres fois le passage des Pyrénées va devenir silencieux, pacifique et très discret. Il fallait ne pas se monter et agir rapidement parce que la vie était en jeu. Il s’agissait de petits groupes de personnes, possiblement des familles avec un chariot et quelques animaux. Je me souviens des cathares, qui au moment de leur expulsion d’Occitanie par Simon de Monfort au XIIIe siècle, ils ont cherché un refuge dans les terres catalanes. Ces cathares seront connus comme les bonshommes et encore aujourd’hui une route remémore leur passage des Pyrénées. Pour eux, occitans, s’entendre avec les catalans était facile et par conséquent ils ont pu s’établir partout dans le Principat sans problème. Les Pyrénées devaient devenir un pari plein d’émotions contraposées: après une ascension pleine de tension et à la peur d’être découverts, s’y opposerait une descente joyeuse et en même temps pleine d’incertitude. Pour eux les Pyrénées deviendraient un souvenir positif, idéalisé à perpétuité dans leur mémoire.
À d’autres moments du passé la traversée des Pyrénées devenait un devoir. Des gens pleins d’une foi aveugle croyaient qu’ils devaient les croiser et aller de l’autre côté diffuser leurs idées pour combattre les sarrasins. Nous sommes au XIVe siècle, l’époque des croisades, et on se rappelle des «pastorells», des milliers d’hommes et de femmes gascons qui ont décidé en 1320 de traverser les Pyrénées pour aller aider le roi Jaume II contre le royaume nassarite de Grenade. Les chroniques expliquent qu’ils avançaient en groupe, précédés de fanions avec la croix et qu’ils entraient dans les villages processionnellement et en  silence. Ils étaient des révolutionnaires et ils prétendaient voler aux riches pour redistribuer la richesse. Pour eux, les Pyrénées étaient un lieu de passage chargé d’émotions, car ils étaient la porte à l’accomplissement d’un objectif qui les réconcilierait, à leur avis, avec Dieu et qui leur garantirait la vie éternelle.
Les Pyrénées ont aussi été traversés par des besoins économiques. Â cause de la famine il fallait aller chercher de nouvelles terres où s’établir. On pense alors à ceux qu’on nommait «gavatxos», des français qui le long des XVIe et XVIIe siècles sont arrivés en Catalogne peu à peu, d’une manière constante et silencieuse. Ils venaient parfois comme des membres des troupes de bandits comme celle de Serrallonga, mais presque toujours ils le faisaient pacifiquement: tantôt ils allaient aux villages et ouvraient un atelier, tantôt ils occupaient des mas abandonnés. Beaucoup se mariaient peu après avec des gens du pays et en peu de temps ils devenaient parfaitement intégrés. Pour eux les Pyrénées étaient la vision d’une ligne derrière laquelle s’ouvrait une terre pleine de possibilités. Les traverser ne supposait aucun drame, c’était comme ouvrir une porte à l’espoir et à un futur meilleur.
On arrive finalement au XXe siècle, quand à la fin de la guerre civile les Pyrénées ont été traversés par des milliers et des milliers de personnes qui fuyaient les troupes franquistes. Il s’agissait de milliers et des milliers d’histoires individuelles et collectives, motivée chacune pour une raison différente, celles que les historiens du présent et du futur nous tendons et nous tendrons à simplifier en parlant de questions économiques, sociales, politiques, etc. Mais tout cela peut changer un peu à présent, parce que nous connaissons aujourd’hui beaucoup de ces histoires, qu’on est en train de les enregistrer. Nous espérons et nous souhaitons que dans la remémoration future de cette traversée des Pyrénées persiste la plupart des expériences et sensations qui se sont pas produites sur le Chemin vers la France.
Bref, la traversée des Pyrénées a toujours été un pari et un espoir. Et quand on fait des choses éloignées de la routine habituelle, on se sent envahi d’une avalanche riche et variée de sensations, celles qui deviendront plus tard la base sur laquelle on construira le souvenir. Nous souhaitons que jamais personne ne puisse bâillonner les bouches de ces gens qui, pour n’importe quel motif, soient obligées de traverser les Pyrénées.
Francesc Navarro Coma

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